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Ils inventent la philanthropie à but lucratif… @ La Tribune, 4 avril 2008 par Anne Sengès ............. Ils sont américains et milliardaires. Ils ont souvent fait fortune grâce à la révolution Internet. Ils ont érigé la notion de responsabilité sociétale en règle de vie. Altruistes, ils sont devenus philanthropes. Mais fortune oblige, ils considèrent que la philanthropie peut générer un retour sur investissement. Ce sont les « philanthropreneurs », adeptes d’une philanthropie à but lucratif… Philanthrope: personne d’une générosité désintéressée. Le Larousse est formel. Par définition, les actes du philanthrope sont motivés par l’altruisme et non par la recherche du profit. Pourtant, on assiste aux Etats-Unis, et notamment dans la Silicon Valley, à l’avènement d’une nouvelle philanthropie dite hybride alliant financements caritatifs et investissements lucratifs. Les grands noms de la révolution Internet figurent parmi les premiers convertis à cette nouvelle philosophie de la générosité. Pierre Omidyar, le père d’EBay, a créé Omidyar Network. Steve Case, le cofondateur d’AOL, estime que l’avenir de la philanthropie passe par ses liens avec le monde du business. Mais rien n’illustre mieux cette tendance que les initiatives de Google.org, branche philanthropique de la société du même nom, établie en 2004 par Sergey Brin et Larry Page. Les créateurs du moteur de recherche le plus célèbre de la planète assurent vouloir « rendre le monde meilleur ». Et voilà pourquoi la branche philanthropique de Google ambitionne, entre autres, d’inventer des énergies renouvelables moins chères que le charbon. Pour cela a été créé au sein de Google un groupe de recherche et développement. Sa mission ? Développer des technologies innovantes en énergie solaire thermique, énergie éolienne et systèmes géothermiques avancés. Google.org a également endossé les habits de venture philanthrope en investissant 10 millions de dollars dans des sociétés aux technologies prometteuses : eSolar (spécialisée dans l’énergie solaire thermique) et Makani Power (spécialisée dans l’énergie éolienne à haute altitude). Si Google souhaite combattre le réchauffement de la planète, la société espère à long terme faire des économies substantielles grâce aux énergies renouvelables, ses centres de données étant extrêmement gourmant en électricité. Google ne va pas, toutefois, jusqu’à publier les chiffres relatifs à sa consommation énergétique mais elle se contente d’admettre sa boulimie en la matière. Chez Google.org on aime à parler de philanthropie active par opposition à la checkbook philanthropy ou philanthropie du chéquier, qui consiste à simplement donner de l’argent à des organismes caritatifs en espérant qu’ils en feront bon usage. « Par philanthropie active nous voulons dire que nous tentons de profiter au maximum de l’expertise de Google pour assurer le succès des projets que nous finançons. Par exemple, dans la mesure du possible, nous essayons d’utiliser les formidables ressources que représentent le réseau d’ingénieurs qui travaillent chez Google et notre maîtrise des technologies de l’information », explique Linda Segre, directrice des opérations et initiatives de Google.org. Autre exemple : dans le cadre du programme Recharge It, qui vise à encourager le développement et l’adoption de véhicules électriques, les ingénieurs de Google ont bâti une base de données permettant de comparer non seulement la consommation d’essence mais aussi celle d’électricité et l’impact des divers modes de transport sur l’environnement. Chez Google l’appât du gain n’est jamais considéré comme tabou. «En annonçant la création du projet RE Pourtant, selon Phil Buchanan, directeur du Center for Effective Philanthropy, (Centre pour une philanthropie efficace), basé à Cambridge dans le Massachusetts, le concept même de philanthropie à but lucratif n’est rien d’autre qu’un oxymoron. «La philanthropie doit être distincte du monde des affaires parce qu’elle existe justement pour résoudre des problèmes auxquels les gouvernements et les entreprises ne peuvent pas s’attaquer. Une entreprise doit rendre des comptes à ses actionnaires, et faire des bénéfices est son objectif premier. Et il ne faut pas se leurrer : dans la plupart des cas, notamment lorsque les temps sont durs, la recherche du profit passe avant la notion de responsabilité sociétale. L’économie de marché n’a pas réponse à tout. D’autant plus qu’un bon nombre de problèmes environnementaux ou de société ont été créés par ce même capitalisme », juge-t-il. Marc Rosenman, professeur à l’Union Institute de Cincinnati dans l’Ohio, expert en matière de philanthropie, lui fait écho : « Je n’ai aucun problème à voir une entreprise chercher à résoudre des problèmes sociaux ou environnementaux tout en générant des profits. C’est au contraire formidable. J’ai en revanche beaucoup plus de mal à accepter cette idée de philanthropie à but lucratif. Par définition l’acte philanthropique doit être désintéressé». Pour Susan Raymond, senior managing director de Changing our World, un cabinet de consultants spécialisé dans le secteur de la philanthropie (qui fait partie du groupe publicitaire Omnicom), l’émergence d’une nouvelle génération de philanthropes pour lesquels l’innovation est un style de vie explique l’avènement de la philanthropie à but lucratif. « Ces nouveaux philanthropes n’hésitent pas à poser des questions et veulent mesurer l’impact de leurs actions alors que, pendant des années, personne n’osait douter de l’efficacité de la philanthropie sous prétexte que les causes étaient nobles », remarque-t-elle. Selon James Phills, directeur du Center for Social Innovation (Centre pour l’innovation Sociale) à l’Université de Stanford, au cœur de la Silicon Valley, l’âge de ces nouveaux philanthropes justifie leur engouement. « Des gens comme Pierre Omidyar (40 ans) ou Larry Page (35 ans) et Sergey Brin (34 ans) sont devenus milliardaires très jeunes et ils ont toute la vie devant eux pour consacrer leur énergie à chercher des solutions à des problèmes mondiaux. Comment combattre la pauvreté ? Comment réduire le réchauffement climatique ?», note-t-il. La responsabilité sociétale est devenue une valeur universelle et les jeunes milliardaires sont beaucoup plus altruistes que les yuppies et nouveaux riches du Wall Street des années 80, beaucoup plus matérialistes et égoïstes. « Cela fait quinze ans que j’enseigne au MBA de Stanford et l’évolution est frappante. Aujourd’hui, les étudiants font unanimement part de leur désir de rendre le monde meilleur. Cela ne veut pas dire qu’ils veulent tous bosser dans le secteur caritatif et devenir mère Teresa mais ils se verraient bien un jour comme les nouveaux Pierre Omidyar ou les compères de Google». Le concept de philanthropie lucrative est né il y une décennie avec la parution d’un article dans la très influente Harvard Business Review intitulé « Virtuous capital : what foundations can learn from venture capital (capital vertueux : ce que les fondations peuvent apprendre du capital risque) » qui incitait le monde de la philanthropie à s’inspirer de l’exigence dont font preuve les capital-risqueurs à l’égard des sociétés dans lesquelles ils investissent. « L’idée principale véhiculée par cet article était qu’il fallait considérer l’acte philanthrope non pas comme un acte charitable mais comme un investissement », précise James Phills. Si leurs objectifs sont nobles, les « philanthropreneurs » vont cependant devoir faire face à un formidable défi : comment mesurer l’impact d’un changement de nature sociale ou environnementale ? « Même si vous considérez la philanthropie comme un investissement, ce n’est absolument pas la même chose qu’un investissement dans une société. Si l’entreprise génère des profits ou est vendue, l’investisseur récupère de l’argent. Aider à nourrir des enfants affamés ou contribuer à diminuer les gaz à effets de serre peut être très satisfaisant mais comment mesurer la valeur réelle créée par votre investissement ? » s’interroge James Phills. Susan Raymond du cabinet de consultants Changing our World, juge illusoire l’idée que les nouveaux philanthropes puissent résoudre tous les problèmes du monde. « Il existe un nombre incroyable de problèmes pour lesquels nous n’avons pas encore de solutions. Par exemple, trouver un remède pour une maladie rare dont on ne comprend pas l’origine… Seuls les actes philanthropes complètement désintéressés peuvent aider à résoudre ce type de problèmes », affirme-t-elle. Bill Gates, maître incontestable en matière de philanthropie (la Bill et Melinda Gates est la fondation la plus importante au monde), a quant à lui plaidé en faveur d’un capitalisme créatif en exhortant les dirigeants présents au forum économique mondial de Davos, en janvier dernier, à s’engager sur cette voie en réconciliant ainsi les deux principaux objectifs de la nature humaine : « la satisfaction de ses propres intérêts et l’altruisme ». « J’espère que les entreprises dédieront une partie du temps qu’elles consacrent à l’innovation aux grandes questions qui pourront aider les laissés-pour-compte de l’économie mondiale. Ce genre de contribution est encore plus important que les dons d’argent ou le temps laissé aux salariés pour le volontariat » a affirmé l’homme le plus généreux de la planète. Autrement dit, place au philanthrocapitalisme…
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