Anne Sengès - writer / journalist

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@ La Tribune, 29 mai 2008

par Anne Sengès

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Sur fond de crise du crédit aux États-Unis un nombre croissant de particuliers ou de petites entreprises endettés se tournent vers les sites de crédit peer-to-peer, qui font un pied de nez aux institutions financières en reliant directement, via le Web, emprunteurs et prêteurs attirés par la promesse de taux d’intérêt plus avantageux.

C’est l’ère de la social finance. « Ma femme enseigne dans une école qui, en raison de coupures budgétaires, a diminué de moitié ses heures. Nous sommes contraints à déménager dans une autre ville où elle pourra exercer son métier à plein temps. Nous aurions besoin de 4.000 dollars pour payer notre déménagement car nous avons du mal à rembourser les mensualités de nos cartes de crédit ainsi que nos prêts étudiants sans compter les dépenses que nous avons engagées lors de la naissance de notre fille », plaide, photo de famille à l’appui, ce mari sur la page d’accueil de Prosper, premier site de crédit P2P aux Etats-Unis. Comme les 700.000 utilisateurs recensés par Prosper depuis la création du site en février 2006, cet Américain, souhaite convaincre les internautes de lui prêter l’argent dont il a besoin.

Place de marché conçue sur le modèle d’EBay, basée à San Francisco et financée par les grands noms du capital-risque de la Silicon Valley (dont Pierre Omidyar, le fondateur d’EBay), Prosper a instauré un système d’enchères permettant à l’emprunteur le plus convaincant (les utilisateurs sont priés de donner le plus de détails possibles sur leur situation financière) et au prêteur le moins gourmand de remporter la mise.

Le site peut se targuer, depuis sa création, d’avoir permis l’octroi de 140 millions de dollars de prêts.Pour Chris Larsen, son président et fondateur, le peer-to-peer lending mise sur la sagesse des foules et reflète le déclin des élites. « La révolution Internet a entraîné la décentralisation du pouvoir au profit de tous. Dans le domaine bancaire, Prosper a donné aux Américains l’égalité d’accès au crédit. Et pour la première fois toute personne qui possède au moins 50 dollars (montant minimum pour prêter sur Prosper) peut accéder à ce marché autrefois réservé aux élites. Au cœur de notre philosophie est la conviction que les individus sont plus susceptibles de prendre des décisions censées et enrichissantes que les institutions financières parce qu’ils évalueront non seulement le retour sur investissement généré par les prêts qu’ils choisiront de financer mais aussi leur impact social », déclare Chris Larsen.

Une opinion partagée par Brian Haven, analyste chez Forrester Research, qui estime que le plus grand atout de ces sites de prêt social face aux banques, fortement discréditées par leur rôle dans la crise du subprime, est leur approche philanthropique : «De plus en plus d’Américains souhaitent avoir un impact sur leur communauté. Les sites sociaux de P2P réconcilient leurs deux idéaux : gagner de l’argent et agir pour le bien d’autrui », estime-t-il.

Si les crédits en ligne peer-to-peer ne représentent encore qu’une goutte d’eau dans l’océan que constitue la dette des ménages américains, les analystes s’accordent à leur trouver un potentiel de croissance énorme. Selon les estimations du Online Banking Report, ce champ relativement nouveau de prêts sociaux, qui ne compte aux Etats-Unis qu’une demi-douzaine d’acteurs (Prosper, Lending Club, Zopa et Virgin Money sont les plus connus), ne représentait que 100 millions de dollars en 2007 mais devrait être dix fois plus important d’ici à 2010.

Et, contrairement aux idées reçues, les gens qui ont recours aux sites de crédit en ligne ne sont pas en majorité des consommateurs « à risque » qui risquent de se faire claquer la porte aux nez par les banques traditionnelles. « En étudiant le profil des utilisateurs de ces sites, nous avons constaté qu’ils étaient jeunes (une majorité ayant de 25 à 34 ans). Mais. Mais nous avons également remarqué qu’ils gagnaient bien leur vie, 40% des personnes faisant part de leur intention de rembourser leurs soldes de cartes de crédit grâce à des prêts P2P déclarant gagner plus de 150.000 dollars par an» constate Mark Schwanhausser, analyste chez Javelin Strategy & Research.

« Nous avons bénéficié incontestablement de la crise du crédit aux Etats-Unis », reconnaît volontiers Chris Larsen, le CEO de Prosper, statistiques à l’appui. Alors que les crédits subprime (ou crédits à risque) représentaient 25% des prêts contractés sur le site de Prosper il y a un an, ils ne constituent plus que 5% aujourd’hui, preuve que les utilisateurs de sites P2P ne sont pas seulement des gens surendettés et considérés peu fiables par les banques mais des individus qui méritent la confiance des prêteurs.

Les sites concurrents de Prosper comme Lending Club ou Zopa, plus sélectifs, n’accordent des crédits qu’aux gens jugés susceptibles de rembourser leurs prêts (en fonction de leur credit rating, ou score de crédit établi en fonction de la probabilité de remboursement d’emprunts). Pour le Français Renaud Laplanche, fondateur de Lending Club, basé à Sunnyvale au cœur de la Silicon Valley, lancé en mai 2007 sur la plateforme Facebook, la conjoncture actuelle constitue une aubaine pour les sites de crédit en ligne. «D’un côté il y a le « credit crunch », qui rend les choses plus difficiles pour les emprunteurs, de l’autre la Bourse, qui s’est très mal comportée au cours des derniers mois et qui motive les investisseurs à chercher des investissements alternatifs», résume-t-il.

À ce jour 16 millions de dollars sont passés d’une poche à l’autre via Lending Club. L’originalité du site tient au fait qu’il relie emprunteurs et prêteurs en fonction de leurs affinités : « Prêter de l’argent à des inconnus est un concept effrayant et j’ai donc cherché à augmenter la confiance des prêteurs », explique Renaud Laplanche. «Mettre en valeur et capturer les relations entre prêteurs et emprunteurs représente un moyen de bâtir une relation de confiance ». Sur Lending Club, les prêteurs sont donc en mesure d’octroyer leur confiance à des gens de leur communauté (anciens élèves des grandes écoles par exemple) ou à des amis d’amis (d’où le choix stratégique d’un lancement sur le réseau social Facebook avant un lancement à l’échelle nationale en septembre dernier).

Autre différence avec Prosper, le taux d’intérêt est fixé par un logiciel (baptisé « lending match ») et non pas par les utilisateurs. Selon Renaud Laplanche, « fixer un taux d’intérêt sur un produit aussi complexe qu’un prêt aux particuliers, qui tient compte de l’endettement global de la personne, du score de crédit, de l’utilisation des différents crédits, etc., est quelque chose de beaucoup plus complexe que fixer le prix d’une lampe sur EBay. Dans le cas de Prosper cela a mené à des aberrations où des prêteurs, essayant d’avoir le taux de rendement maximum, prêtaient à 20-25% à des emprunteurs qui n’avaient aucune intention de les rembourser » juge-t-il.Virgin Money USA, baptisé Circle Lending avant son rachat par le célébrissime Richard Branson, va encore plus loin en privilégiant le cercle social par rapport aux inconnus de la planète Web. Sa mission? Faciliter exclusivement les prêts entre les membres de la même famille ou les amis proches. Sir Branson ne proclame-t-il pas qu’il n’aurait jamais pu fonder sa boîte de disques sans l’aide financière de sa tante Joyce ?

Pionnier en matière de social finance (le site a fait ses début en Angleterre dès 2005) Zopa (Zone of Possible Agreement) a fait le pari « de la transparence et de la sécurité », selon les termes de son patron, Doug Dolton. Il s’est allié aux Etats-Unis avec six credit unions (ou caisses populaires) afin de garantir des retours d’investissement pour les emprunteurs aux alentours de 5%. Une façon pour les banques traditionnelles d’accéder au monde inconnu de la banque 2.0 sans trop prendre de risque.

Et Doug Dolton d’envisager un jour proche où les grands noms de la finance rachèteront ces petites structures innovantes, spécialistes de microcrédit, pour redorer un peu leur blason et rendre leur mission plus noble…




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