Anne Sengès - writer / journalist

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Être musulmane à New York

@ Femme Magazine

par Anne Sengès


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© Pia Torelli
Elle porte des Nike, un rouge à lèvres framboise et déambule avec aisance dans le métro de Manhattan. Elle a 23 ans et, comme des milliers de ses jeunes compatriotes, cumule deux emplois du temps. Le jour, elle est assistante sociale et, le soir, étudiante en informatique au City College, l’université publique de New York. A priori, rien ne différencie Rabyah des autres jeunes New-Yorkaises. Rien, si ce n’est le foulard qui couvre ses cheveux et la désigne comme musulmane dans une ville qui vient d’être terrorisée au nom d’Allah. Rabyah n’avait que 3 ans quand elle a quitté le Yémen pour se fondre parmi les 450 000 musulmans de New York. Elle y a grandi, en cultivant certaines traditions dans un océan de modernité. "La seule chose qui me distingue peut être de mes amies non-musulmanes est que j’ai souhaité gardé ma virginité jusqu’au mariage", dit-elle en souriant. C’est via Internet que Rabyah a rencontré son mari. Ils ont appris à se connaître par forum de discussions interposé avant que Rabyah se décide, pour la première fois, à aller au Yémen afin d’épouser Fouad et de le ramener en Amérique. En attendant d’avoir les moyens d’acheter leur domicile, ils vivent chez les parents de Rabyah, dans une rue calme de Brooklyn, un quartier où ont élu domicile un grand nombre de musulmans, venus de tout l’Orient. Si, pour Rabyah, vivre à New York va de soi, pour ses parents, la Grosse Pomme ressemble encore trop au décor du feuilleton Sex and the City. Revêtue du hidjab, Leyaqah, sa mère, parle, dans un anglais approximatif, du défi que représente avoir sept enfants, dont cinq filles, dans cette ville. Mohammed, son époux, avoue quant à lui "avoir renoncé à tenter d’élever ses filles décemment". "J’ai toujours peur que mes filles traînent avec des mauvais garçons, surtout à l’école publique, dit Leyaqah. Et après les attentats, je leur ai interdit de sortir voilées toutes seules." Elle n’ose même plus se rendre à la mosquée pour la prière du vendredi, de peur de se faire insulter, par ceux qui confondent terroriste et musulman. Très pratiquante –contrairement à son mari–, Leyaqah a toujours encouragé ses enfants à lire le Coran, mais elle n’a jamais forcé ses filles à porter le voile. "En Amérique, pour que les enfants aient des valeurs, il faut leur expliquer le pourquoi de ces valeurs. Si l’argument est logique, ils ne se rebelleront pas, estime Rabyah. Mais ma mère, peu éduquée, ne savait pas comment nous dire pourquoi nous devions nous conformer aux règles." Il a fallu vingt ans à Rabyah avant de porter le foulard. "A l’école publique, je voulais être comme mes amies. Mais lorsque j’ai décidé de le mettre, j’étais sûre que le moment était venu. J’étais mûre pour réaliser qu’être libre ne signifie pas se balader dans les rues à moitié nue ou se pomponner pour aguicher des hommes. Le voile me libérait. Je suis redevenue humaine, et j’ai cessé d’être un objet." Sa sœur Raja, 15 ans, a mis moins longtemps à combiner le hidjab et des jupes longues qui restent très "mode".

© Pia Torelli

Islam, religion de paix

Puisque son père a désormais les moyens de payer les 4000 dollars annuels de sa scolarité, elle fréquente l’une des six écoles islamiques de New York. "Je préfère ça à l’école publique, avoue-t-elle. J’y apprends non seulement l’arabe mais aussi les enseignements de l’islam." "Et les filles sont séparées des garçons", ajoute sa mère. Depuis le 11 septembre, Raja se sent pourtant emprisonnée : ses parents lui interdisent de sortir seule, son père et son oncle l’accompagnent à l’école. Sa sœur aînée, elle, a décidé de réagir. Elle s’est désormais donné pour mission de convaincre les New-Yorkais que l’islam est une religion qui prône la paix, et s’est découvert une passion pour Rudolph Giuliani, le maire de New York, qu’elle considérait jusqu’alors comme un réactionnaire peu soucieux du sort des immigrés de la ville… Comme Rabyah et Raja, les six à sept millions de musulmans qui vivent aux Etats-Unis ont vu leur vie bouleversée par les attentats. Pourtant, la plupart considèrent que les Etats-Unis –surtout à New York– restent l’un des pays les plus accueillants pour leurs différentes communautés. "L’Amérique est beaucoup plus tolérante que l’Europe, et notamment la France, à l’égard des musulmans, explique Azizah Al Hibri, professeur de droit à l’université de Richmond (Virginie) et fondatrice de Karamah, une organisation d’avocates musulmanes. Au cours des trente dernières années, toute une série de lois qui protègent les droits civils ont été promulguées. Contrairement à la France, par exemple, l’Amérique n’interdit pas aux musulmanes de porter le foulard à l’école publique. 80% des Américains sont croyants, mais leurs lois s’assurent simplement qu’une religion particulière n’impose pas ses règles aux autres." Al-Hibri met pourtant un bémol à son plaidoyer pour les valeurs de la bannière étoilée. Car, depuis les attentats, les mesures visant à interdire le racial profiling (délit de faciès) risquent d’être compromises. "Lors de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis n’ont pas hésité à enfermer dans des camps des milliers de Japonais au nom de la sécurité nationale, remarque-t-elle. Mais l’Amérique d’aujourd’hui est beaucoup plus diverse qu’en 1940, et donc plus tolérante."

Cette tolérance, Noha El-Ghobashy cherche chaque jour à la stimuler. Cette Egyptienne de 27 ans est l’une des rares femmes ingénieurs d’une société high-tech, et porte le foulard. Pour elle, le moyen le plus efficace d’empêcher la discrimination est d’éduquer les gens sur l’islam. Noha a commencé à porter le foulard lorsqu’elle était étudiante à l’université de Columbia. "Les réactions de mes camarades étaient diverses, raconte-t-elle. Certains pensaient que mes parents m’avaient forcée, d’autres me trouvaient courageuse, parfois on supposait que je portais le voile parce que j’étais étrangère ou que j’avais honte de mes cheveux. On m’a même demandé si je le gardais sous la douche !" Noha avoue avoir craint que cela ne la handicape dans sa recherche d’emploi. "On me demandait toujours pourquoi je le portais", dit-elle, tout en reconnaissant que si cette inquisition était illégale –en Amérique les employeurs n’ont pas le droit de questionner leurs employés sur la religion–, elle la trouvait légitime. "Je pense qu’ils avaient peur que j’essaye de convertir mes collègues. Par ailleurs, je crois qu’il est important d’explique ce qu’est l’islam pour mettre fin aux préjugés." Aujourd’hui, dans cet univers professionnel masculin, Noha trouve d’autres vertus au foulard. "Cela partait d’une bonne intention, mais je regrette le fait que les musulmans soient constamment obligés d’être sur la défensive." Alors elle n’y a pas renoncé. Elle l’a juste recouvert d’un chapeau qui lui évite les regards malveillants. Une concession qui n’entrave en rien son amour de Manhattan. "Lorsque je me balade dans les rues, dit-elle, j’ai l’impression d’être invisible. Je disparais dans la foule."

Pleure, O pays bien aimé !

Fatana, 26 ans, implore sa mère, Jamila, de cesser de lui décrire son pays natal tel qu’il était avant les vingt ans de guerre civile qui l’ont ravagé. Afghanes, elles ont quitté leur pays il y a neuf ans et vivent dans le quartier du Queens à New York. C’est à la mosquée Hazrat-I-Abukahr Sadiq, devenue un centre d’opposition farouche au régime taliban, que chaque vendredi elles pleurent leur pays. Pour Fatana et Jamila l’Amérique est leur pays d’adoption, mais la vie n’y est pas rose. L’asile politique leur a été refusé sous prétexte que les Russes avaient quitté l’Afghanistan. "Nous avons été autorisées à rester mais nous n’avons aucune aide." Faute de bourse, Fatana, dont le rêve était d’aller à l’école, a dû enchaîné des petits boulots. Aujourd’hui, elle vient d’obtenir sa citoyenneté et espère reprendre ses études. Mais elle reste terrorisée, car sa sœur, mariée à un soldat, est toujours au pays.

"Après les attentats, elle a réussi à nous téléphoner: elle et sa famille meurent de faim. Nous ne pouvons plus envoyer d’argent via le Pakistan. Les intermédiaires ont trop peur de se rendre en Afghanistan," raconte-t-elle. Si Jamila est nostalgique du pays où elle a été élevée, sa fille Fatana n’en a que de mauvais souvenirs: "Je ne me suis jamais amusée en Afghanistan. J’aime l’Amérique, c’est un symbole de la liberté". Au lendemain du 11 septembre, Jamila était en tête d’un cortège de manifestants afghans dans les rues de Flushing et criait : "A mort Ben Laden ! A mort le Pakistan protaliban !" Fatana, restée à la maison, tremblait pour sa sœur.




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